Quand on entend un homme parler des féministes, ça donne toujours à peu près ça : “Oh, elles n’ont que ça à foutre de nous casser les couilles avec leurs histoires de se faire appeler Madame ou Mademoiselle ? Qu’est-ce que ça change ? De toute façon ce sont des aigries…” Aigries, seulement quand ce n’est pas mal baisées, lesbiennes, frustrées, hystériques, réactionnaires… Parce que rien n’est encore gagné, Réplik a rencontré les Chiennes de Garde, principale asso féministe française.
Bizarrement, on dirait que tout le monde déteste les Chiennes, et plus généralement les féministes, d’une haine viscérale et toute irrationnelle. D’ailleurs, trop de femmes, lorsqu’elles abordent la condition féminine, commencent par l’absurde : “Je ne suis pas féministe, mais…” Imaginez un peu si on voulait parler de racisme et qu’on commençait nos phrases par : “Je ne suis pas en faveur de l’intégration des Noirs, des Arabes et de tous ceux qui ne sont pas Caucasiens, mais…” Car si le racisme n’est plus toléré, le sexisme ordinaire l’est malheureusement encore très bien, alors qu’il est tout aussi intolérable. Même qu’il n’y a pas vraiment de loi qui protège les femmes… Certes, la loi n°1700 punit les discriminations sexistes ou homophobes, dont les insultes à l’encontre des personnes en raison de leur orientation sexuelle, mais pas les injures faites aux personnes en raison de leur sexe. On reproche aux partisans de mesures semblables de se poser en victimes, ce à quoi ils répondent immanquablement : “Le féminisme n’a jamais tué personne, mais le machisme tue tous les jours !” Cependant, une autre tranche des féministes dit ne pas avoir besoin de telles lois, et préfère répondre : “Ne me libérez pas, je m’en charge”.
Nous rencontrons les Chiennes de Garde un dimanche de septembre dans un parc parisien, à l’occasion d’un pique-nique “mixte”. La petite assemblée dominicale est composée d’une quinzaine de femmes et d’un homme. Isabelle Alonso, ex chroniqueuse de Laurent Ruquier, n’est pas là, mais Florence Montreynaud, la présidente, mène la réunion avec emphase. “Vous voulez un coup de rouge ?” nous demande t-elle en faisant les présentations. La plupart des adhérentes présentes sont assez âgées, à part nous, seules d’eux d’entre elles ont moins de 30 ans. À l’ordre du jour : le statut de l’embryon. Désormais, les foetus nés sans vie pourront être inscrits dans le livret de famille. Ce qui signifie que si l’on prend le cas d’un avortement et celui d’une fausse couche, l’un des deux foetus sera considéré comme un “déchet anatomique” tandis que l’autre aura un prénom, un enterrement… De quoi culpabiliser les femmes ayant subi une IVG, et même peut-être menacer le droit à l’avortement…
On passe au sujet de prédilection de la Meute, à savoir les publicités sexistes. Une adhérente a ramené une réclame pour un magazine montrant une femme se faire tirer par des ficelles différentes parties du visage, avec pour slogan un truc du genre “Vous ne saurez plus où donner de la tête.” Tout le monde est choqué, bon. Ce n’est pas bien méchant, et la même publicité existe avec un visage d’homme… Il ne faut pas virer dans la paranoïa non plus ! Les exemples de “fausses alertes” comme celles-ci sont légion, mais pas autant que les pubs réellement à caution.
Sur le banc des accusés aujourd’hui : Monoprix. Sa dernière campagne , pour les fringues de la rentrée, montre une petite fille avec un bonnet d’âne et dit “Plus top-model qu’élève modèle !” Quant au petit garçon, il tient une pancarte “Recyclez !” Bref, il a le rôle sérieux. D’autres pubs sont passées en revue, on parle aussi du Prix Macho 2008 qu’on remettra le 8 mars (journée de la Femme) au publicitaire le plus sexiste.
Nous débattons joyeusement quand une des adhérentes lance un “Qui veut du dessert, les filles ?” anodin. Et là, c’est le drame.
C’est le qualificatif “filles” qui n’a pas plu. Car “fille”, c’est un mot qui a deux sens, celui de fille de ses parents (donc connotation patriarcale) et de fille opposée à garçon. S’ensuit une explication linguistique et des tentatives pour trouver d’autres mots. Comment faire pour proposer du dessert, si on ne peut plus s’appeler “les filles” ? Quelqu’un propose “copines”, mais c’est ringard et puis, “si les copains partagent le pain, que partagent les copines d’après vous ?” Ma pote et moi, on se garde bien de dire qu’on s’appelle “mec” entre nous. Et on propose encore moins de demander : “Qui veut encore du taboulé, les meufs ?”
J’en profite pour remettre sur le tapis cette vieille histoire de “Madame ou Mademoiselle”. On m’explique que la pétition qui tourna un temps pour faire disparaître “mademoiselle” de la circulation fut accueillie avec moquerie. “Ce n’est pas important”, disait-on. “Alors si ce n’est pas important, pourquoi ne pas nous le donner ? Car ça l’est pour nous. Il est illégitime qu’on appelle une femme par rapport à sa sexualité, et personne n’a à savoir si “je baise mariée” ou non.” La fameuse case “civilité” des formulaires administratifs contribue à faire perdurer cette tradition stupide. Dans les campagnes, une femme qui ne s’était jamais mariée pouvait se faire appeler “Mademoiselle Marie” jusqu’à 80 ans ! Et encore de nos jours, des proviseurs d’écoles refusent aux professeurs célibataires le titre de Madame, et elles continuent de se faire appeler Mademoiselle par les élèves. C’est exactement comme si un professeur homme célibataire devait se faire appeler “Damoiseau Dupont” au lieu de “Monsieur Dupont !” Tellement impensable que mon correcteur d’orthographe ne connaît même pas le mot damoiseau. On se met d’accord : à partir de 18 ans, mariées ou non, on se fera appeler Madame. “À ceux qui m’appellent mademoiselle en croyant me flatter, je leur répond damoiseau, ça calme.”
Après qu’une adhérente a fait passer les paroles de Tiken Jah Fakoly sur l’excision, que les doyennes du groupe ne connaissent pas, Florence nous montre une de ces pancartes humoristiques arborées sur certaines portes de chambres d’ados. Elle montre un pictogramme de femme faisant une fellation à un homme avec la mention “En réunion”. Cet écriteau est vendu sur un présentoir dans la rue, à la vue de tous. Florence raconte que, ne supportant pas l’image de la femme dans le monde du travail véhiculée par cette image, elle est allée voir la patronne de la boutique, qui l’a envoyée paître. Puis elle a ameuté des passants à plusieurs reprises, hommes et femmes, devant le magasin, pour leur demander leur avis là-dessus. Généralement, les femmes se sont montrées plus choquées que les hommes. On en discute. Ce n’est pas la pratique sexuelle qui est ici incriminée, mais le rapprochement avec le monde du travail. “Il faudrait que ce soit au moins retiré du présentoir de la rue et vendu à l’intérieur.” C’est donc là que la question de la censure se pose, car c’est bien de ça qu’il s’agit. On parle de pétitions, de manifs, de lettres à la mairie. Est-il légitime d’interdire cette pancarte ? Mais est-il légitime de donner cette image de la femme au bureau aux enfants ?
Quelqu’un sort la réplique culte de “Sex and the city”, pour calmer les esprits : “On est peut-être à genoux devant un homme à ce moment-là, mais on le tient par les couilles !”
Si vous croisez les Chiennes lors d’une de leurs actions, ne vous attendez pas à voir de jeunes riot girls brûlant leur soutif. Tout ça a bel et bien disparu, peut-être parce qu’on a fait des avancées considérables, certes, mais aussi sûrement parce qu’il y a Ni Putes Ni Soumises, qui agit sur le terrain, et que les gens préfèrent le concret, ce qu’il y a d’urgent. C’est compréhensible, mais il ne faut pas oublier tout ce qu’il reste à faire par ailleurs. Les Chiennes sont si peu nombreuses, aussi sans doute, parce que la plupart des gens, femmes et hommes, n’en ont rien à foutre du féminisme et pensent qu’à l’époque actuelle, ils sont égaux, alors que les femmes sont toujours moins bien payées que les hommes. (17% quand même…) Les effectifs semblent avoir du mal à se renouveler, même si les jeunes femmes devraient rester vigilantes quant à leurs droits : le statut de l’embryon n’est peut-être qu’un début.
E.Q. Cet article est à paraître dans Réplik. Réplik