Mac Jobs : emplois jetables pour jeunes actifs désespérés ?
« Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras caissière, comme la dame. », entendait-on parfois dans les supermarchés du XXème siècle, de la bouche de parents bienveillants. Ce qu’ils ne savaient pas encore, les corniauds, c’est qu’un jour, leurs charmants bambins auraient plus tard une chance sur deux d’être derrière une caisse enregistreuse…
Bosser un temps à Carrouf, KFC, Auchan, Monoprix, MacDo, BricoDépot… C’est ça, un « MacJob ». Etre embauché vite, travailler vite, démissionner vite. Pas besoin de qualification, pas besoin de diplôme : pas de chichis, y’a de la place pour tout le monde. L’Oxford English Dictionary, dico parmi les dicos de la langue de Shakespeare, nous en donne la définition, « insultante » selon la direction de Mac Donalds. Mais jugez donc par vous-même : « un emploi non stimulant, mal payé, avec peu de perspectives. » Douglas Coupland, dans son roman « Génération X », ajoute à ce constat déjà peu reluisant que c’est un boulot à « petite dignité » et « sans aucun avenir ».
D’après les études, un jeune travailleur sur deux serait étudiant, et un étudiant sur deux travaillerait. On peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres, comme tout un chacun le sait, et surtout l’Unef… Dans sa dernière campagne, on voit un mec dans un amphi d’un côté, « Julien, 21 ans, étudiant le jour », et de l’autre, déguisé en clown devant un célèbre fast-food, « salarié la nuit ». L’Unef réclame une allocation d’autonomie pour tous les étudiants (même ceux dont les parents sont riches !) car, toujours selon le premier syndicat estudiantin français, « un étudiant sur deux est obligé de se salarier pour financer ses études ». Or, ce n’est pas toujours le cas. On peut très bien servir des hamburgers pour se payer le permis de conduire, ou tout simplement pour avoir un petit pécule. Certes, 100 000 étudiants vivraient sous le seuil de pauvreté, (moins de 681 euros par mois, pour une personne seule) mais c’est loin d’être le cas de la moitié des 2 millions d’étudiants français ! Que l’Unef demande plutôt des aides supplémentaires pour les quelque 100 000 Juliens réellement en difficulté…
Le chiffre d’un étudiant sur deux qui travaillerait est d’autant plus faux que le « turn-over » dans les MacJobs est très élevé. Le « turn-over », c’est le roulement, la rotation du personnel. Par exemple, à MacDonald’s, le turn-over s’élèverait à pas moins de 75%, ce qui signifient que ¾ des employés en restauration rapide démissionnent fissa pour être remplacés par de nouveaux arrivants, et ainsi de suite. Conséquemment, on peut avoir bossé un mois à Quick, et être, selon l’Unef, quelqu’un qui a été obligé de travailler pour financer ses études, alors qu’on voulait juste se payer la Wii…
Trêve de statistiques. Qu’en est-il dans la pratique ? Suivez-nous donc dans les entrailles huileuses d’un fast-food de banlieue.
Pour y être embauché, il faut un CV, (aucune importance s’il est vide), et passer non pas un, mais deux entretiens d’embauche, où le tutoiement est de rigueur, entreprise « à l’américaine » oblige, dixit les managers. Un des premiers papiers qu’on doit signer, au milieu de toute la paperasse lue-et-approuvée, c’est notre testament. (Véridique !) Devant le DRH, on a quelques secondes de réflexion pour choisir à qui léguer notre maigre héritage.
Ensuite, on nous file deux uniformes identiques, qui doivent toujours sentir la rose. Les poches du jean sont cousues, en fait, ce sont de fausses poches. Cette précaution évite les vols (comme si les caméras et les tickets de caisse de fin de journée ne suffisaient pas !) Si un client a le malheur de vous filer un pourboire, il faut attendre une heure creuse, faire semblant de ranger du ketchup dans un angle mort de caméra, et planquer les 50 centimes dans une de vos « chaussures de sécurité ».
La formation, sur le terrain (c’est-à-dire derrière le comptoir) dure 1 journée, à l’issue de laquelle, si l’on est vraiment trop mauvais, on hérite d’un badge « Je suis en formation », sorte de « A » pour conducteurs débutants. Cette précision entraîne deux effets : 1) soit les clients sont plus tolérants si vous vous trompez ou si vous êtes lents, 2) soit ils essaient de vous bananer. L’uniforme, on doit le rendre quand on quitte le boulot (certains partent en courant dès le premier jour en disant qu’on ne les y reprendra plus), sinon, c’est prélevé sur le salaire. Et rien que la casquette coûte 15 euros.
A propos de thunes, on peut bosser jusqu’à 23h et le dimanche, ce n’est pas pour autant qu’on sera payé plus, dans la restauration. Ne passez pas par la case départ, n’empochez pas les 20 000 francs.
Si l’habit ne fait pas le moine, il dit qui gagne quoi. Il y a deux catégories : les casquettes (équipiers polyvalents) et les filets (cuisiniers), qui sont en bas de l’échelle, et les chemises. La chemise est au fast-food le symbole de la réussite professionnelle. Selon sa couleur, on sait quelle est la fonction, et par la même occasion le salaire, de celui qui la porte. Très pratique, pour ne pas commettre d’impairs.
Et l’ambiance ? L’ambiance, l’ambiance, l’ambiance… Tous les équipiers polyvalents sont amis. Mais seulement dans les vestiaires et pendant la pause, où on regarde TF1 en ingurgitant un cheeseburger. Car dès la carte passée dans la pointeuse, la casquette mise et les mains lavées, c’est le branle-bas de combat, et particulièrement aux heures de pointe : refusez de servir les 1664 aux mineurs, encaissez le chèque de 50 euros et la sempiternelle blague du manager (« Ah, c’est un faux billet, je dois appeler la police… », zigzaguez entre vos collègues et les frites brûlantes, faites-vous engueuler par le préposé aux boissons (« C’est pas parce que tu restes planté là que la Coca va couler plus vite »), puis par le préposé aux frites (toutes les raisons sont bonnes, du point de vue d’un préposé aux frites, pour enguirlander les gens, tant ce poste est ingrat), laissez passer le mec du drive-in qui prend les derniers nuggets, dites aux clients de patienter, excusez-vous car les frites ont refroidi « parce que vous êtes lent, quand même » (sic), allez en chercher d’autres, faites-vous gronder par le préposé aux frites… Et recommencez, pendant 4h30, sans pause, et hop, la journée est finie, vous avez gagné 35 euros brut.
Bref, vous l’aurez compris, travailler dans un fast-food, ce n’est pas la grosse marrade, mais certains jeunes, comme on l’a vu, n’ont pas vraiment le choix. Mais que Ronald, Quickie et consorts se rassurent : au point de précarité où l’on en est, au vu du taux de chômage (7,5%), des hordes se jeunes seront toujours là pour quémander du travail et accepter de bosser pendant les heures nocturnes et dominicales en se faisant payer au lance-pierre.
Le prolétariat ne vaincra pas.

Voyant que ça ne marchait pas, il s’est relevé, comme ressuscité, et a couru vers la terrasse pour s’enfuir, c’est-à-dire vers nous. La terrasse étant fermée, ça ne servait à rien, et l’employé l’a ramené de force à l’intérieur du bar.