La Demeure du Chaos ou le Palais idéal trash d’un milliardaire fantasque
(Cet article paraîtra dans Réplik #39)
Quand le plasticien Thierry Ehrmann, à la tête de l’une des 50 premières fortunes de France, acquiert en 1999 une coquette propriété dans les environs de Lyon, aucun des 948 habitants de Saint-Romain-au-Mont-d’Or ne s’attend au cataclysme artistique, touristique et judiciaire que cela va provoquer. De ces 12 000 mètres carré enclavés dans la bourgeoisie rhônalpine, va naître une œuvre d’art controversée, gigantesque et sans précédent : la Demeure du Chaos (DDC). Comme des milliers de badauds, « Réplik » s’est rendu sur place.
Saint-Romain-au-Mont-d’Or, à 1,60 euros de Lyon, était une commune ensoleillée de province comme les autres, jusqu’à l’arrivée de Thierry Ehrmann. L’homme à la tresse a fait fortune avec ses deux entreprises : Artprice, leader mondial de l’information et de la cotation sur le marché de l’art (côté en Bourse) et le groupe Serveur, pionnier en ce qui concerne les banques de données sur le Net dès ses balbutiements. A elles deux, ces boîtes perçoivent environ 70 millions de dollars par an. Monsieur Ehrmann avait donc amplement les moyens de construire un bunker à la hauteur de ses ambitions démesurées, et de faire du tranquille village où il avait élu domicile un lieu de passage obligé pour les foules, nostalgiques de la Factory comme touristes en goguette.
La DDC porte, évidemment, son nom à merveille ; et elle correspond à l’idée que l’on s’en fait : une grande bâtisse très, très bordélique. Les murs de l’enceinte donnant sur le trottoir portent des stigmates soixante-huitardes (« Pas de liberté aux ennemis de la liberté ! »), libertaires (« For every prohibition you also create an underground ») ou encore punk (« No future for you ! »). D’ailleurs, on croise souvent la tête piercée et crêtée de Jacques Chirac en peinture. Dès l’entrée, on est avertis : on est filmés, et les artistes déclinent « toute responsabilité sur les éventuels dommages que pourrait subir votre personne ou celles dont vous avez la responsabilité (enfants, animaux…) qu’ils soient causés par les œuvres, les engins ou les personnes travaillant à la DDC. » Nous entrons donc « à nos risques et périls et en toute connaissance de cause ». Malgré l’avertissement, une dizaine de visiteurs se presse de franchir le portail. L’entrée est gratuite, et le week-end on entre à la DDC comme dans un moulin. Il y a des touristes en short avec des poussettes et des enfants en bas âge, et quelques jeunes personnes au look alternatif, avec des boots sous la chaleur écrasante. Les gosses déambulent joyeusement en jetant des regards curieux aux décombres reconstituées du World Trade Center et demandent : « Maman, pourquoi l’eau de la mare est rouge ? » Il y a un hélicoptère en miettes, une carlingue d’avion, des carcasses de voiture entassées les unes sur les autres (avec un message ironique à l’attention de la voisine : « Parce que tu le vaux bien ! »), une piste d’atterrissage pour hélico, des plate-forme, des cratères de béton, des débris de métal non identifiés qui sortent du bitume comme des plantes sauvages, les faux débris de Ground Zero qui parfois respirent comme un poumon artificiel… Et tout cela est taggué de partout, les carcasses, le sol, les façades des bâtiments, avec des messages révolutionnaires, des personnages de Keith Haring, des phrases de Ben lui-même (vous savez, le mec qui vend des chaussettes « pied de génie »)…
L’actualité dé-légendée comme procédure artistique
La DDC suit l’actualité tout en se référant constamment à l’Histoire, dont une certaine vision s’affiche sur les murs : grands hommes peints côtoient dictateurs de tout poil faits au pochoir. C’est à chacun d’interpréter ce qu’il voit : en effet, aucune explication n’agrémente les quelque 2500 œuvres qui composent la DDC. C’est que Thierry Ehrmann explique dans le livre collectif bilingue « Adobe of Chaos Spirit » dans le chapitre « L’Histoire du monde dé-légendée » : « La démarche de nous autres plasticiens consiste à faire une scission entre la photo et sa légende, obligeant ainsi le spectateur à regarder pleinement la force et le contenu de l’image. (…) On ne peut penser à la formule de Godard : la vérité d’une image, c’est d’abord la vérité de la légende qu’on lui appose. »
Dans les cubes préfabriqués entassés dans le jardin s’organisent parfois des événements ouverts à un public adulte et averti, telles des performances artistiques parfois sanglantes et dérangeantes. La « Borderline Biennal of Lyon » de 2007 à la DDC a attiré un certain public, qui pour entrer devait absorber une pilule mystérieuse mais inoffensive. Ensuite, il n’y a plus qu’à se laisser guider au fil des happenings : ici, l’artiste Ron Hathey, atteint de la maladie du SIDA, qui saigne sur deux vitres de verre (il explique que c’est une « action post-sida, jouant avec les cycles de la transcendance et du nihilisme ») ; ici, le pape du body-art Lukas Zpira qui, dans une mise en scène chirurgicale, pose des implants sub-dermiques à une jeune fille ; là-bas, le fondateur du groupe de musique expérimentale Von Magnet fait des claquettes à l’horizontale ; plus loin, un homme nu s’acharne sur un cochon mort… C’est cette scène, quasi-insoutenable, qui a provoqué le plus de réactions. D’aucuns invoquent la liberté d’expression, le dépassement des limites de l’art, mais d’autres se demandent si c’est… de l’art ou du cochon.
Thierry Ehrmann n’essaie pas vraiment de justifier son propos sur ces performances trash. Il préfère se référer à l’Alchimie pour expliquer sa démarche (oui, comme Paulo Coelho et Harry Potter), et à “l’Esprit de la Salamandre”, le pendant spirituel qui habite la Demeure. Dans une lettre ironique envoyée à la mairie de St Romain, avec qui il a de considérables ennuis, il prévient : “Nous sommes passés par les différentes phases du Grand Œuvre (…) Ainsi, Monsieur le Maire, (…) votre demande incessante de revoir les pierres dorées {sur la façade} est exaucée.” Pour faire court, l’un des objets de cette science ésotéro-philosophique est de transformer la ferraille en or. Or, il semblerait que les autorités locales ne soient pas très branchées Fulcanelli et Salamandre vengeresse : la mairie demande la destruction totale de la Demeure dans les plus brefs délais, en invoquant des problèmes d’”harmonie”. L’affaire traîne depuis 2004, entre plaintes et procès. Sur une question artistique, donc subjective, la justice a du mal à trancher… En attendant, la “cathédrale du crime” (dixit le maire sortant) et ses 2900 œuvres attendent qu’on statue sur leur sort.
La Demeure du Chaos, Saint-Romain-au-Mont-d’Or, accès libre et gratuit le week-end.
E.Q.

